Chauffard de taxi

Le taxi est une expérience aléatoire.

Il y a les soirs de fatigue où l’on se délasse en musique douce, dans un silence feutré d’habitacle. Le chauffeur se tait : il a reconnu l’épuisement qui n’appelle aucune parole. Il nous promène d’une main sûre, le temps s’arrête enfin et l’on flotte en douceur, étranger au tumulte de la ville.

Il y a les soirs de fête et d’euphorie, têtes brouillonnes qui parlent jusqu’à plus soif, où l’on se plaît à débattre avec lui. Frétillant de joyeuse ivresse, acquis à l’indulgence du maître des lieux, on braille à bâtons rompus. Se noue alors l’amitié fugace du petit bout de chemin qu’on fait ensemble.

Ce sont les bons soirs : car il y a aussi les soirs où l’on tombe sur un vilain chauffard.

Crispé sur son volant, il fulmine contre sa journée de merde. Il la crache à la face ahurie du client, encombrant de sa logorrhée nocive un trajet qu’on aurait voulu serein. C’est le café du commerce ambulant du méchant, de l’enragé qui postillonne ses rancœurs. Brûlant de s’attirer une complicité coupable en attisant la haine, il commente pour moi les faits et gestes des badauds insouciants. D’un œil vengeur, il fustige la déchéance des pochtrons errants. Chaque détail de la ville assoupie, si insignifiant soit-il, devient l’objet de son terrible courroux. Il dit par exemple, excédé : « Regardez ces filles, là ! Qu’est ce qu’elles ont à porter des talons ? Je suis sûr que ça leur fait mal au dos en plus ! ». Il y a comme un fond d’aigreur dans sa question, on devine tout de suite qu’il ment : leur santé, il s’en fiche comme du Siècle des Lumières. Sous l’altruisme spécieux point la misogynie féroce. Car pour le triste sire, fanatique d’un autre temps, les talons, comme le fard ou la jupe, sont l’apanage des putains. Pourtant, qu’elle est inoffensive, tout autant que précieuse, la liberté des femmes montées sur talons pointus ! Mais qu’importe que je le lui dise ? Il n’y comprendrait rien. Sourd à toute tolérance, il rend sa justice de comptoir au hasard de ses déambulations nocturnes.

D’ailleurs, lui qui s’érige en juge, est-il seulement irréprochable ? Quand il prétend connaître la route mais fonce tout droit ? Quand je crie en urgence pour qu’il bifurque vers chez moi ? Quand il échoue à l’arrêt, perdu, au milieu du croisement, en travers de la voie ? Quand je vois fondre sur moi, bille en tête vers ma place du mort, une voiture sûre de son bon droit ? Quand j’imagine déjà ma cervelle éparpillée parmi les débris ? Ou toute ma vie en paraplégie ?

La voiture pile sec et de justesse, à deux doigts de ma portière et d’un affreux carnage. Et mon chauffard de la maudire sans aucun scrupule, alors que le fou, l’illuminé prêt à me tuer, c’était bien lui. Qu’il me laisse là : je paie en hâte, quittant sans regret son pénible corbillard.