Charlie Hebdo et moi (impressions d’un lecteur)

« Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains ; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait. »
Voltaire, Article « Fanatisme » du Dictionnaire philosophique portatif

 

Je ne me suis jamais abonné à Charlie Hebdo. Pendant les huit années où je l’ai lu quasiment chaque semaine, j’avais pour rituel d’aller chercher mon exemplaire au kiosque. Et quand en 2004, je m’expatriais six mois au bout du monde, j’astreignais ma mère à m’envoyer chaque numéro par courrier au prix de frais de port exorbitants. C’est au contact de Charlie que j’apaisais alors mon mal du pays.

J’ai découvert Charlie à vingt ans, à l’âge rebelle où l’on entre à la vie d’adulte par le feu de la révolte. J’y retrouvais l’expression frondeuse de mes indignations. La satire tous azimuts n’épargnait aucun des étaux crétins qui nous enserrent – religion, politique, économie, nationalisme, consumérisme –, et elle épanchait d’un grand rire libertaire ma soif naïve de justice. En ouvrant le journal, je savourais avec une gourmandise méthodique chaque caricature, l’une après l’autre de la première à la dernière.

La caricature de presse est un art subtil, c’est l’arme des esprits libres et joyeux, quand elle démasque en un clin d’œil, d’un trait fulgurant et féroce, le chaos violent du monde qu’on voudrait nous faire croire bien ordonné. Les caricatures de presse ont façonné ma conscience critique à fortes doses d’ironie : seule la dérision nous évite encore la peur, le désespoir ou le ridicule.

Charlie pour moi c’est Cavanna, et son parcours exemplaire de fils d’immigrés ritals sous l’occupation. Au fil truculent des digressions, il brodait chaque semaine une parabole à la morale caustique. La mort qui l’a fauché l’an dernier lui aura permis au moins d’échapper au carnage. Charlie pour moi, c’est Oncle Bernard, sa rigueur humaniste et sa vision décloisonnée de l’économie mêlant philosophie, littérature et histoire ; son Antimanuel d’économie avait fourni matière à mon mémoire de fin d’études. Charlie pour moi, c’est l’humour ciselé des clairs obscurs d’Honoré, les figures étranges de Gébé, la patte cruelle de Willem. Charlie pour moi, c’est Cabu, son visage poupin et son amour du swing : it don’t mean a thing if it ain’t got that swing / doo-ah doo-ah doo-ah doo-ah. Charlie pour moi, ce sont les métaphores burlesques de Philippe Lançon moquant les grenouilles du cirque grosses comme des bœufs. Charlie pour moi, ce sont les mouches qui collent aux cons de Tignous, les gueules méchantes de Riss, les styles cartoon de Luz et de Jul. Charlie pour moi, ce sont les dessins canailles de Wolinski et ses jolies pépées aux seins pointus. Charlie pour moi c’est Kamagurka l’absurde, la ménagerie de Luce Lapin, le cinéma selon Jean-Baptiste Thoret, les tranches de vie de Riad Sattouf. Charlie pour moi, c’est Charb étrillant sans relâche, de la plume comme du crayon, la bêtise impardonnable qui encrasse au quotidien nos comportements moutons. Charlie pour moi enfin, c’est une bande de joyeux drilles qui par le seul biais de la lecture sont devenus mes copains.

Lors de l’affaire des caricatures puis des polémiques et de l’incendie qui l’ont suivie, j’étais effaré de voir la plupart de la société civile, celle-là même qui depuis mercredi se réclame de Charlie à grands cris, désavouer le journal pour sacrifier l’irrévérence potache à la tyrannie religieuse, cette «forme médiévale de déraison»(1) qui avait revêtu pour l’occasion son masque sournois de pucelle effarouchée.

Puis est passé du temps, le souffle anar de mes vingt ans est retombé et je me détachais de la politique tandis que la littérature m’entraînait vers d’autres horizons. Mes visites au kiosque s’espaçaient, et sans m’en rendre compte peu à peu je délaissais Charlie. Comme je m’en mords les doigts aujourd’hui !

Il aura donc fallu les morts de Frédéric, agent de maintenance, Franck, policier, Ahmed, policier, Elsa, psychanalyste, Mustapha, correcteur, Michel, grand voyageur, Bernard, économiste et journaliste, Honoré, dessinateur et journaliste, Tignous, dessinateur et journaliste, Wolinski, dessinateur et journaliste, Cabu, dessinateur et journaliste, Charb, dessinateur et journaliste, Clarissa, policière, Yohan, magasinier, Yoav, étudiant, Philippe, commercial, François-Michel, cadre, et tout le sang versé par les blessés civils et policiers, pour réveiller nos consciences confites dans la torpeur molle où tout se vaut, où tous les renoncements sont bons pour acheter l’illusion d’une paix sociale. Nous avons oublié un peu vite que « la liberté de l’esprit n’est pas un confort, mais une grandeur »(2), un combat perpétuel contre les structures occultes de la servitude et du conditionnement, une autodiscipline quotidienne pour faire jaillir de soi l’esprit libre et joyeux qui choisit toujours la vie contre la mort, le devenir contre la stase. Le confort comme fin suprême a engourdi l’esprit critique, et fait marcher l’homme en troupeau. En fait de pensée collective, nous sommes ballotés au gré des médiocres débats qui macèrent dans « l’opinion publique », entre les mains des commentateurs assermentés qui prétendent nous fourguer leurs petites convictions privées comme la vérité dernière. Il est temps de refonder une culture politique de l’insolence pour rendre vigueur à cette liberté qu’on a réduite au futile en l’édulcorant. Pour être libre de penser, encore faut-il apprendre à penser librement.

Les réseaux sociaux ont cela de pervers qu’ils offrent une égale tribune à toutes les inepties. Outre les commentaires obscènes disqualifiés d’avance, fleurissent les propos soi-disant nuancés de ceux qui désapprouvent la ligne Charlie et tiennent à le faire savoir envers et contre la tuerie. Noblement drapés dans la dignité républicaine, ceux-ci en appellent à l’esprit des Lumières (combien de fois nous infligera-t-on la formule niaise indûment attribuée à Voltaire ?), jouent les violons du deuil puis disent « oui, mais… ». C’est là qu’ils invoquent le respect dû aux dieux, et prouvent une fois pour toutes, par A+B, que Charlie est islamophobe. Sous couvert spécieux de tolérance, c’est encore et toujours l’obscurantisme qui rampe dans l’inconscient et chipote entre un crobard et un bain de sang. Il ne s’agit en sous-marin que de promouvoir la sanction du blasphème.

Nous vivons en dictature émotionnelle de l’opinion, et chacun pense accoucher de trésors dialectiques quand il enfile des poncifs au comptoir du web. « Ce sont les passions qui donnent naissance aux opinions ; la paresse d’esprit les fige en convictions »(3). L’opinion n’est que l’expression d’une croyance, une foi pulsionnelle déguisée en raison. En ce sens, c’est aussi contre la foire aux opinions que lutte Charlie. Alors vos opinions sur lui, faites-lui en grâce ! Le fin mot de l’histoire, le survivant Luz l’a donné : « on est un journal, on l’achète, on l’ouvre et on le referme ». Au pire, si l’offense d’une blague est insoutenable, on peut toujours lui intenter un procès.

Ceux qui croient ainsi affirmer leur singularité farouche ne font jamais que prolonger la litanie millénaire des peine-à-jouir. Ce faisant, ils ratent l’occasion rare de l’unité dans la tristesse et la colère, sans condition, délestée du poids de l’histoire et oublieuse enfin des divisions sociales qu’éperonne sans cesse le fer brûlant de l’actualité. L’élan vigoureux et spontané dont procède cette unité aspire au pur devenir ensemble : il est révolution en marche.

Hélas, une fois digérée par la machine médiatique à produire des symboles creux, l’unité se change en illusion spectaculaire. À Paris dimanche, c’était une drôle de manifestation sans marche, comme une démonstration d’impuissance. Les gens étaient parqués en stationnement pour la séance d’émotion collective, en attendant qu’une poignée de politicards tape l’incruste en s’ébrouant devant les objectifs. Peu importe ; l’essentiel, le besoin vital, c’était d’être là pour dire non.

« Le non est merveilleux parce que c’est un centre vide, mais toujours fructueux. Un esprit qui dit non en tonnant et foudroyant, le diable lui-même ne saurait le forcer à dire oui. »(4)

À la mémoire de ceux qui sont morts, cultivons toujours notre insolence vis-à-vis des systèmes qui prétendent gouverner notre pensée.

Vivent les esprits libres et joyeux, vive Charlie Hebdo !

 

Charb

Notes :
(1) Salman Rushdie, en réaction à l’événement (retour au texte)
(2) Albert Camus, L’homme révolté (retour au texte)
(3) Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain (§ 637) (retour au texte)
(4) Herman Melville, dans une lettre à Nathaniel Hawthorne (retour au texte)
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