Malgré le flot d’images dont il nous abreuve, le petit écran ne fait plus illusion, et se laisse progressivement envahir par le vide. L’interview politique n’échappe pas au décervelage en règle, d’ailleurs savamment orchestré sur ce créneau par la chaîne Canal+, autoproclamée reine de l’ironie mordante et de la subversion cool.
Il y a quelques jours, au hasard de tribulations oisives, je tombai donc sur la séquence quotidienne de Mouloud Achour, au Grand Journal. Mouloud Achour est à l’interview politique ce que je suis à l’art (subtil) de la cocotte en papier. Pur produit de la culture télévisuelle du vide, il passe à l’écran sans qu’on sache jamais vraiment pourquoi. A moins que ce ne soit précisément parce qu’il n’a rien à nous dire.
Mouloud, dégaine d’ado assortie d’une barbe, casque de scoot’ au poignet, déambule sur les Champs-Élysées. Guilleret, il déclame son lancement, aussi puissant qu’un mauvais slogan.
« Tous les socialistes étaient à La Rochelle ce week-end, tous, sauf un, Michel Rocard, qui avait un don, celui de toujours prédire un peu ce qui allait se passer, et un autre, celui de ne jamais être écouté. Nous, on va l’écouter. »
En filigrane, le programme des réjouissances est annoncé : laissons donc parler ce bon vieux Rocard, ce serait bien le diable s’il ne nous sortait pas une ou deux conneries !
L’interview démarre. Mouloud et Michel se font face, filmés de profil, en plan serré. Manifestement ils se rencontrent pour la première fois. Et ça fait des étincelles.
- Vous êtes Monsieur Molitor ?
- Non … euh … Mouloud Achour
- Comment ?
- Mouloud Achour
- Ah oui, c’est vrai.
Entrée en matière pour le moins curieuse, les acteurs sont en petite forme. Était-ce un sketch préparé d’avance par les deux compères ? Une vanne foireuse à la seule initiative d’un Rocard en mal de farces ? Ou bien Michel a-t-il vraiment pris Mouloud Achour pour un Monsieur Molitor avec qui il aurait aussi quelque rendez-vous ? En tous cas s’il existe, ce Monsieur Molitor doit être un personnage important, pour arborer ainsi le nom d’un quartier chic de Paris ! Duc, comte, ou marquis ! Hélas, sauf à poser la question directement à Michel, ce qui donnerait certainement lieu à d’intéressants développements, le mystère restera entier.
Les nouveaux amis sont maintenant assis bras ballants face au bureau de Michel, et regardent benoîtement la caméra. Zoom et gros plan bedonnant. A court d’arguments, Mouloud nous ressert froide sa théorie fumeuse, dont il est très fier.
- J’ai l’impression que vous êtes le mec qui a toujours tout prévu et qu’on n’a jamais écouté.
Rocard se penche en avant pour bien entendre, et rester digne dans la surdité. Il ne trouve rien à redire au « mec » familier : ça fait dans l’air du temps, il le sait. Alors il répond, l’homme à l’improbable diction. En début de phrase plutôt grognon, il mâchouille ses mots, et tout à coup prend son envol pour conclure en une longue syllabe aiguë, comme s’il suspendait une idée lumineuse dans l’air.
- Gnarffaites attention à des formules aussi absoluuuuuuuues …
Mouloud se tourne vers la caméra, l’œil brillant, il esquisse un sourire, qui semble nous dire, complice : parfait, il sucre les fraises, le vieux, on va se poiler ! Michel enchaîne, tout en se grattant l’œil, la main négligemment posée sur l’entrejambe. Modeste prophète, il daigne enfin confirmer pour nous ses talents de visionnaire.
- J’ai compris dans les années groumpf deux mille cinq-six, que des drames financiers se préparaaaaaaaaaient …
Merci Michel, ça nous fait une belle jambe ! Le pénible spectacle suit son cours. Mouloud, puisant dans son léger stock de questions, veut des pronostics, et Michel, jamais avare de ses lumières, distribue les bons points : Hollande est « le plus populaire », Aubry est « la mieux placée techniquement », bref « on verra bien » quoi. Le propos est édifiant, on en sort tout chamboulé. Puis Mouloud donne à Papy l’occasion de flinguer : serait-il prêt à collaborer avec Ségolène Royal ?
- J’espère que non parce que je ne crois pas à ses capacités pour grmlbrrr cette fonction et je pense qu’elle ne sera pas élue.
- Elle, elle le pense, elle dit partout : « c’est moi qui va y aller, vous allez voir… »
Mouloud fait l’imbécile avec beaucoup de sérieux, convaincu à tort du caractère hautement subversif d’un show plutôt pathétique. En face, le pauvre Michel fait de la résistance : on essaie de lui faire dire des bêtises, mais pour le moment, il tient bon. Refusant encore de céder à la polémique, il répond d’un air boudeur, enfantin, les bras croisés sur la poitrine.
- Ça ne concerne que vous.
- Ah non, c’est ce qu’elle dit à la télévision !
Douloureux silence, et suspens intense. Michel hésite. Va-t-il enfin lâcher les fauves ? Mouloud n’attend que ça. Allez, Michel, vas-y, fais toi plaisir, dézingue à tout va !
- Nous sommes une société de libre expression. Le droit de dire n’importe quoi est un droit fondamental de la personne humaine.
Mouloud jubile. Michel, consentant à sa propre déchéance, entre enfin dans la danse. Il produit le triste spectacle qu’on attend de lui, c’est le prix qu’il paie pour éprouver encore, à son grand âge, le plaisir coupable des feux de la rampe, la grande audience. Mouloud s’apprête à porter l’estocade, avec la question dont il salive d’avance.
- Il vous manque, DSK ?
- Ben le … cet homme avait visiblement une maladie mentale qui était une difficulté de maîtriser ses pulsions, il est hors du coup, c’est dommage. Il avait un vrai talent, c’est vrai.
Long silence. Le temps pour Michel de retrouver ses esprits, et mesurer la portée de sa bourde. Il a enfreint, en termes crus, un grand tabou pour le parti dont il est un représentant historique. Il a condamné son collègue, lubrique notoire et forcené priapique, sur le ton d’une conversation de comptoir. Ce soir, son téléphone va sonner sans relâche, on lui demandera des comptes. Passée l’euphorie, il se demande ce qui lui a pris. Mouloud, qui veut user le filon jusqu’à la corde, revient à la charge.
- Donc il manque un peu ?
Michel, la mine renfrognée, sonne cette fois la fin de la récré :
- On peut changer de sujet de conversation ?
Sur ces mots, générique de fin, l’interview est terminée. Deux minutes d’un vide sidéral viennent de s’écouler.
Le repentir de Michel ne se fait pas attendre : le lendemain, dans une déclaration à l’AFP, il assure qu’il « regrette que les propos à l’emporte-pièce qu’il a tenus sur Canal+ aient pu être blessants pour son ami Dominique Strauss-Kahn et il tient à s’en excuser auprès de lui ».