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Chauffard de taxi

Le taxi est une expérience aléatoire.

Il y a les soirs de fatigue où l’on se délasse en musique douce, dans un silence feutré d’habitacle. Le chauffeur se tait : il a reconnu l’épuisement qui n’appelle aucune parole. Il nous promène d’une main sûre, le temps s’arrête enfin et l’on flotte en douceur, étranger au tumulte de la ville.

Il y a les soirs de fête et d’euphorie, têtes brouillonnes qui parlent jusqu’à plus soif, où l’on se plaît à débattre avec lui. Frétillant de joyeuse ivresse, acquis à l’indulgence du maître des lieux, on braille à bâtons rompus. Se noue alors l’amitié fugace du petit bout de chemin qu’on fait ensemble.

Ce sont les bons soirs : car il y a aussi les soirs où l’on tombe sur un vilain chauffard.

Crispé sur son volant, il fulmine contre sa journée de merde. Il la crache à la face ahurie du client, encombrant de sa logorrhée nocive un trajet qu’on aurait voulu serein. C’est le café du commerce ambulant du méchant, de l’enragé qui postillonne ses rancœurs. Brûlant de s’attirer une complicité coupable en attisant la haine, il commente pour moi les faits et gestes des badauds insouciants. D’un œil vengeur, il fustige la déchéance des pochtrons errants. Chaque détail de la ville assoupie, si insignifiant soit-il, devient l’objet de son terrible courroux. Il dit par exemple, excédé : « Regardez ces filles, là ! Qu’est ce qu’elles ont à porter des talons ? Je suis sûr que ça leur fait mal au dos en plus ! ». Il y a comme un fond d’aigreur dans sa question, on devine tout de suite qu’il ment : leur santé, il s’en fiche comme du Siècle des Lumières. Sous l’altruisme spécieux point la misogynie féroce. Car pour le triste sire, fanatique d’un autre temps, les talons, comme le fard ou la jupe, sont l’apanage des putains. Pourtant, qu’elle est inoffensive, tout autant que précieuse, la liberté des femmes montées sur talons pointus ! Mais qu’importe que je le lui dise ? Il n’y comprendrait rien. Sourd à toute tolérance, il rend sa justice de comptoir au hasard de ses déambulations nocturnes.

D’ailleurs, lui qui s’érige en juge, est-il seulement irréprochable ? Quand il prétend connaître la route mais fonce tout droit ? Quand je crie en urgence pour qu’il bifurque vers chez moi ? Quand il échoue à l’arrêt, perdu, au milieu du croisement, en travers de la voie ? Quand je vois fondre sur moi, bille en tête vers ma place du mort, une voiture sûre de son bon droit ? Quand j’imagine déjà ma cervelle éparpillée parmi les débris ? Ou toute ma vie en paraplégie ?

La voiture pile sec et de justesse, à deux doigts de ma portière et d’un affreux carnage. Et mon chauffard de la maudire sans aucun scrupule, alors que le fou, l’illuminé prêt à me tuer, c’était bien lui. Qu’il me laisse là : je paie en hâte, quittant sans regret son pénible corbillard.

 
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Publié par le 6 avril 2012 dans Edito

 

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Les Lettres

Elles sont plutôt laides, toutes un peu pareilles, ou vaguement différentes. Lourdes à porter quand le caractère est dense, promptes à soulager quand il est léger. Parfois – coupable négligence ou cruelle cadence ? – imprimées de travers, elles tentent hypocrites d’adoucir le verdict. Le texte, sec et pauvre, est encadré d’un en-tête qui en impose, au nom du prestigieux expéditeur. Qui es tu, rédacteur anonyme caché derrière cette prose sans âme ?

En objet, une référence, algorithme de chiffres et de lettres, matricule de mon manuscrit noyé dans la masse : on s’assure, méthodique, de ne pas emmêler les pinceaux ou froisser les egos.

« Nous vous remercions d’avoir proposé votre manuscrit intitulé … »

Le préambule est poli. Doit-on, d’un je vous en prie, exprimer sa gratitude à tant d’égards ? Beaux joueurs : ils n’avaient rien demandé, mais se fendent d’un merci.

« Nous vous remercions d’avoir songé aux éditions … »

C’était donc un rêve un peu fou que d’y penser, fantasme inoffensif gentiment pardonné. Lettre magnanime écrite d’une main innocente, comme la fille naïve, victime de son succès, sans savoir vous excite, sans vouloir vous bannit, le cœur gros de chagrin.

« Nous l’avons attentivement étudié »

Elle a tout tenté pour m’aimer, mais en vain, prête contre vents et marées à m’accueillir en son sein. Mère dévouée, jamais avare de sa générosité, la maison désolée n’a pourtant pas lésiné.

« Malheureusement, celui-ci ne correspond pas à … »

C’est toujours à regret qu’on rejette quelqu’un, mais aussi pour son bien. La peine est partagée, la larme sincère, le sort fatidique : il faut déjà nous séparer. Mieux me vaut marcher seul que mal accompagné, m’assure-t-on compatissant.

« Afin de vous permettre de poursuivre rapidement votre démarche … »

Les premières illusions balayées, le ton positive, encourageant. A force de sacrifices, je trouverai bien ma promise. L’avenir appartient aux gagnants.

« Il pourra vous être expédié à réception d’un chèque … »

Comment ? Tant d’ambages pour me soutirer quelque argent ?

 
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Publié par le 5 avril 2012 dans Fiction

 

Un Rocard sinon rien !

Malgré le flot d’images dont il nous abreuve, le petit écran ne fait plus illusion, et se laisse progressivement envahir par le vide. L’interview politique n’échappe pas au décervelage en règle, d’ailleurs savamment orchestré sur ce créneau par la chaîne Canal+, autoproclamée reine de l’ironie mordante et de la subversion cool.

Il y a quelques jours, au hasard de tribulations oisives, je tombai donc sur la séquence quotidienne de Mouloud Achour, au Grand Journal. Mouloud Achour est à l’interview politique ce que je suis à l’art (subtil) de la cocotte en papier. Pur produit de la culture télévisuelle du vide, il passe à l’écran sans qu’on sache jamais vraiment pourquoi. A moins que ce ne soit précisément parce qu’il n’a rien à nous dire.

Mouloud, dégaine d’ado assortie d’une barbe, casque de scoot’ au poignet, déambule sur les Champs-Élysées. Guilleret, il déclame son lancement, aussi puissant qu’un mauvais slogan.

« Tous les socialistes étaient à La Rochelle ce week-end, tous, sauf un, Michel Rocard, qui avait un don, celui de toujours prédire un peu ce qui allait se passer, et un autre, celui de ne jamais être écouté. Nous, on va l’écouter. »

En filigrane, le programme des réjouissances est annoncé : laissons donc parler ce bon vieux Rocard, ce serait bien le diable s’il ne nous sortait pas une ou deux conneries !

L’interview démarre. Mouloud et Michel se font face, filmés de profil, en plan serré. Manifestement ils se rencontrent pour la première fois. Et ça fait des étincelles.

- Vous êtes Monsieur Molitor ?
- Non … euh … Mouloud Achour
- Comment ?
- Mouloud Achour
- Ah oui, c’est vrai. 

Entrée en matière pour le moins curieuse, les acteurs sont en petite forme. Était-ce un sketch préparé d’avance par les deux compères ? Une vanne foireuse à la seule initiative d’un Rocard en mal de farces ? Ou bien Michel a-t-il vraiment pris Mouloud Achour pour un Monsieur Molitor avec qui il aurait aussi quelque rendez-vous ? En tous cas s’il existe, ce Monsieur Molitor doit être un personnage important, pour arborer ainsi le nom d’un quartier chic de Paris ! Duc, comte, ou marquis ! Hélas, sauf à poser la question directement à Michel, ce qui donnerait certainement lieu à d’intéressants développements, le mystère restera entier.

Les nouveaux amis sont maintenant assis bras ballants face au bureau de Michel, et regardent benoîtement la caméra. Zoom et gros plan bedonnant. A court d’arguments, Mouloud nous ressert froide sa théorie fumeuse, dont il est très fier.

- J’ai l’impression que vous êtes le mec qui a toujours tout prévu et qu’on n’a jamais écouté.

Rocard se penche en avant pour bien entendre, et rester digne dans la surdité. Il ne trouve rien à redire au « mec » familier : ça fait dans l’air du temps, il le sait. Alors il répond, l’homme à l’improbable diction. En début de phrase plutôt grognon, il mâchouille ses mots, et tout à coup prend son envol pour conclure en une longue syllabe aiguë, comme s’il suspendait une idée lumineuse dans l’air.

- Gnarffaites attention à des formules aussi absoluuuuuuuues …

Mouloud se tourne vers la caméra, l’œil brillant, il esquisse un sourire, qui semble nous dire, complice : parfait, il sucre les fraises, le vieux, on va  se poiler ! Michel enchaîne, tout en se grattant l’œil, la main négligemment posée sur l’entrejambe. Modeste prophète, il daigne enfin confirmer pour nous ses talents de visionnaire.

- J’ai compris dans les années groumpf deux mille cinq-six, que des drames financiers se préparaaaaaaaaaient …

Merci Michel, ça nous fait une belle jambe ! Le pénible spectacle suit son cours. Mouloud, puisant dans son léger stock de questions, veut des pronostics, et Michel, jamais avare de ses lumières, distribue les bons points : Hollande est « le plus populaire », Aubry est « la mieux placée techniquement », bref « on verra bien » quoi. Le propos est édifiant, on en sort tout chamboulé. Puis Mouloud donne à Papy l’occasion de flinguer : serait-il prêt à collaborer avec Ségolène Royal ?

- J’espère que non parce que je ne crois pas à ses capacités pour grmlbrrr cette fonction et je pense qu’elle ne sera pas élue.
- Elle, elle le pense, elle dit partout : « c’est moi qui va y aller, vous allez voir… »

Mouloud fait l’imbécile avec beaucoup de sérieux, convaincu à tort du caractère hautement subversif d’un show plutôt pathétique. En face, le pauvre Michel fait de la résistance : on essaie de lui faire dire des bêtises, mais pour le moment, il tient bon. Refusant encore de céder à la polémique, il répond d’un air boudeur, enfantin, les bras croisés sur la poitrine.

- Ça ne concerne que vous.
- Ah non, c’est ce qu’elle dit à la télévision !

Douloureux silence, et suspens intense. Michel hésite. Va-t-il enfin lâcher les fauves ? Mouloud n’attend que ça. Allez, Michel, vas-y, fais toi plaisir, dézingue à tout va !

- Nous sommes une société de libre expression. Le droit de dire n’importe quoi est un droit fondamental de la personne humaine.

Mouloud jubile. Michel, consentant à sa propre déchéance, entre enfin dans la danse. Il produit le triste spectacle qu’on attend de lui, c’est le prix qu’il paie pour éprouver encore, à son grand âge, le plaisir coupable des feux de la rampe, la grande audience. Mouloud s’apprête à porter l’estocade, avec la question dont il salive d’avance.

- Il vous manque, DSK ?
- Ben le … cet homme avait visiblement une maladie mentale qui était une difficulté de maîtriser ses pulsions, il est hors du coup, c’est dommage. Il avait un vrai talent, c’est vrai.

Long silence. Le temps pour Michel de retrouver ses esprits, et mesurer la portée de sa bourde. Il a enfreint, en termes crus, un grand tabou pour le parti dont il est un représentant historique. Il a condamné son collègue, lubrique notoire et forcené priapique, sur le ton d’une conversation de comptoir. Ce soir, son téléphone va sonner sans relâche, on lui demandera des comptes. Passée l’euphorie, il se demande ce qui lui a pris. Mouloud, qui veut user le filon jusqu’à la corde, revient à la charge.

- Donc il manque un peu ?

Michel, la mine renfrognée, sonne cette fois la fin de la récré :

- On peut changer de sujet de conversation ?

Sur ces mots, générique de fin, l’interview est terminée. Deux minutes d’un vide sidéral viennent de s’écouler.

Le repentir de Michel ne se fait pas attendre : le lendemain, dans une déclaration à l’AFP, il assure qu’il « regrette que les propos à l’emporte-pièce qu’il a tenus sur Canal+ aient pu être blessants pour son ami Dominique Strauss-Kahn et il tient à s’en excuser auprès de lui ».

 
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Publié par le 6 septembre 2011 dans Edito

 

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La bourse ou la vie !

« Et les dieux protecteurs de la cité moderne, on les connaît, ils dînent en ville, et s’appellent des banquiers. » (Extrait du Journal d’un curé de campagne, de Georges Bernanos)

Des multiples fléaux qui jalonnent sans relâche l’histoire de la souffrance humaine – guerres, famines, épidémies et catastrophes naturelles – il en est un genre nouveau, qui ferait passer les autres pour de douces sinécures : l’affolement des marchés. C’est le fruit du plus moderne des vices, huitième péché capital et gangrène de l’humanité : la spéculation.

La panique boursière est une colère divine, arbitraire, qui frappe au hasard et nous fait expier nos péchés. Autour de nous, le monde et les valeurs bancaires s’écroulent, les cours crèvent le plancher, et les dettes souveraines s’envolent. Les places financières sont à l’agonie, secouées par les ultimes soubresauts du mourant condamné : ceux qu’on appelle les « rebonds techniques ». L’heure de l’extrême onction a sonné.

A longueur de journaux, on nous assène un terrifiant jargon d’apocalypse. Les marchés sont les dieux, obscurs et impitoyables, d’une religion de fric, païenne et violente. Ils nous parlent en chiffres brutaux qui dégringolent en cascade. Comment donc apaiser leur courroux ? C’est simple : tels les idoles barbares de l’antiquité, ils exigent des sacrifices. Ne nous dit-on pas ici et là qu’il faut les « rassurer », leur « donner des gages » ?

Que faire alors ? Faut-il mettre nos montres, nos iPhones et nos godasses usées au Mont de Piété ? Faut-il égorger quelques pucelles sur l’autel de leurs temples sacrés ? Par pitié, marchés de l’Olympe, dîtes-nous comment vous rassasier !

Par la voix de leurs apôtres et dévoué clergé, les patrons du CAC 40, ils nous répondent : ce qu’ils réclament, à corps et à cris, c’est de l’argent frais, nos fonds de poches retournés pour laisser échapper nos dernières pièces de monnaie, bien vite englouties dans le ventre de la bête au si bel appétit.

Pauvres pécheurs ! La survie du genre humain est à ce prix.

Dernière minute : à l’heure où nous mettons sous presse, un véritable coup de tonnerre ébranle une nouvelle fois le monde de la finance. Les agences de notation, grands prophètes de l’ordre libéral, ont décidé de dégrader la note de l’andouillette, pourtant auréolée depuis des siècles du suprême indice de solvabilité, le quintuple A.

 
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Publié par le 22 août 2011 dans Edito

 

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Fait divers édifiant

C’est le temps des vaches maigres et des chassés-croisés, la saison des marronniers, et la rédaction – unanime et solitaire – des chroniques farfelues n’est pas mieux lotie que les autres : elle n’a pas de sujet.

Alors, dans un élan de populisme désespéré pour reconquérir un public devenu trop rare, la rédaction cède à la vilaine tentation du sensationnalisme.

Ne nous le cachons pas : en été, le nerf de la guerre de l’actualité, c’est le fait divers. Les chroniques farfelues, elles, se targuent de divertissement littéraire, la belle affaire ! On s’en fout !

Aussi les chroniques se plient-elles à la volonté du peuple, dans un souci de pragmatisme, sans pour autant renier l’exigence de qualité qui les caractérise. Elles ont sélectionné pour vous la crème de la crème, le caviar suprême des faits divers, extrait de la version (très) locale d’un quotidien belge, la Dernière Heure.

Il s’agit véritablement là d’un moment de grâce journalistique. Sous la plume aérienne de l’auteur, le fait divers atteint des sommets de lyrisme. L’enquête rigoureuse, menée tambour battant, parvient à transformer une histoire sordide en polar haletant. Enfin, le misérable événement est analysé avec une telle acuité qu’il acquiert sous nos yeux ébahis la portée universelle d’un grand bouleversement, et jette une lumière nouvelle sur les affres de la condition humaine.

 
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Publié par le 24 juillet 2011 dans Culture

 

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Des origines anthropologiques du grand schisme d’été

Vous en avez tous entendu parler. Chaque année, c’est la même histoire : à quelques semaines du grand chassé-croisé, la nation est divisée. Battant en brèche réciproque, juilletistes et aoûtiens se livrent un combat acharné, dont les médias se font l’écho gourmand. Chaque citoyen est sommé de choisir son camp.

Mais qui sont-ils vraiment, ces païens fanatiques nourris aux croyances mensuelles ? Dans son brillant essai Des origines anthropologiques du grand schisme d’été (734 pages à 30€, soit 10€ le kilo), aux éditions du Vaillant Marronnier, Toni Mashado, doyen de la Faculté d’Histoire Farfelue, nous livre enfin les secrets d’une polémique séculaire : l’étonnant récit d’un divorce irrévocable, entre adeptes des cultes d’Août et de Juillet !

Le Juilletisme ou la théorie du chaos !

Dès les premières lignes, l’auteur rue dans les brancards, et jette un pavé dans la mare éclaboussant tout à la ronde. Il nous faudrait selon lui remonter à la Révolution Française, et plus précisément à la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, pour saisir l’essence profonde du Juilletisme. Aucun tabou ne lui résiste : il envoie valser sans pitié l’interprétation abusive, et communément admise, du fameux événement. Ce que les historiens traditionnels, médiocres glossateurs, ont pris à tort pour une sanglante révolte populaire, ne serait en fait autre que la première manifestation de « l’Esprit de Juillet », en tant que « philosophie universelle, et apolitique, de la contestation ».

En quelques maximes bien senties, Mashado nous brosse le portrait type du juilletiste. C’est un opposant farouche, prêt à tout pour bouleverser l’ordre établi. Peu lui importe le jeu grégaire des idéologies : « En monarchie, le juilletiste est républicain, comme il est monarchiste en république. Par pur esprit de contradiction. » Sous nos yeux ébahis, la plume érudite du patriarche déroule un raisonnement implacable, transcendant jusqu’aux frontières. Ainsi nous apprend-elle qu’au mois de juillet, les québécois fêtent la Journée nationale du Déménagement. Comment expliquer cette frénésie du changement, sinon par le vent violent d’anarchie qui souffle à l’arrivée de l’été, le fameux « Esprit de Juillet » ?

La Liberté guidant le peuple par Eugène Delacroix

Hélas, lors de la tristement célèbre « controverse de Pi », ce culte de la contradiction atteint un navrant paroxysme. Mashado mène l’enquête, et démêle pour nous les fils alambiqués de ces journées funèbres : « Janvier 1987. Congrès annuel du mouvement de Juillet, au Pavillon Baltard. A l’ordre du jour : le calendrier du mois favori. Jusqu’au 21, tout se passe bien. Mais alors qu’on en vient à discuter de la date de la Journée internationale du nombre Pi, célébrée chaque 22 juillet depuis la nuit des temps, des voix s’élèvent, et s’indignent. Une partie de l’assemblée proteste : si le calcul du mystérieux nombre Pi est variable, soumis au mode d’approximation choisi, pourquoi la date de sa commémoration ne l’est-elle pas aussi ? En synthèse : pourquoi en juillet, et pas en mars, ou en avril ? Coup de tonnerre dans les travées : la polémique enfle, la révolte gronde, l’hémicycle s’embrase, et le consensus vole en éclat. Fatale ironie du sort : le rapport entre la circonférence d’un cercle et son diamètre eut raison du Juilletisme unifié. Une flopée de courants antagoniques jaillit en son sein, comme autant de mites voraces. »

Aujourd’hui encore, pas moins de trois dates sont consacrées chaque année au nombre Pi. Pour certains, il s’agit du 14 mars, tandis que d’autres lui préfèrent le 26 avril. L’affaire vire au sac de nœuds : s’il y avait déjà des juilletistes de juillet, il faudra désormais compter avec ceux d’avril et de mars !

Sous l’auguste ascète, le vilain chenapan …

L’aoûtien est plus conciliant, pour peu qu’on veuille bien lui servir à boire. C’est encore Mashado, poète à ses heures, qui en parle le mieux :

« Elevé depuis sa plus tendre enfance à l’enfer des plages surpeuplées, en plein cagnard il peut rôtir sans moufter jusqu’à dix heures d’affilée ! Il est plutôt mouton, sujet à la dévotion béate : son mois est celui de l’Assomption. Il se rend à la plage comme à l’église, fidèle à l’office, trois fois par jour. Barda et famille sur le dos, il enjambe les corps bouillis, vautrés par terre en respect d’un culte sacré – le martyr du vacancier. De ses yeux brûlés, il scrute l’horizon, et croit distinguer – poignant mirage – un  îlot de sable vierge pour y faire enfin son nid douillet. Hélas, l’îlot est bien vite englouti, sous la marée montante des serviettes ennemies.

Pourtant, malgré sa docile apparence, l’aoûtien cède parfois à la folie ! Août n’est-il pas le mois des férias endiablées, où l’on s’enivre en troupeaux ? Dans la lumière du jour, si l’aoûtien est tout gentil, il se déchaîne quand vient la nuit. Perclus de coups de soleil, gages de sa pieuse pénitence, il se rend au bar en procession. Pauvre pécheur qui noie son désespoir, à coups de jacqueline, de sangria et de houblon. Le mouton se change en cochon, déversant sur la ville un torrent d’urine acide. »

Le chassé-croisé, guerre des nerfs et du bitume

C’est à la croisée des autoroutes que se rencontrent les grands esprits. Au comble d’un suspens haletant, Mashado atteint le point culminant du terrible affrontement : le grand chassé-croisé annuel entre juilletistes et aoûtiens. Drôle de guerre des temps modernes, où l’on s’observe à la dérobée, de part et d’autre du parapet, qui sur le retour, qui à l’aller. Des milliers de voitures, séparées en deux sens que tout oppose, gisent unies dans l’embouteillage parfaitement immobile. Dans la stase d’un brûlant après-midi, elles ronronnent mollement et rivalisent de fumée. Sous le soleil de plomb, les véhicules entrent en fusion. Agrippé au volant, dégoulinant de sueur, le chauffeur a le regard noir, et le rictus figé. Tout en frappant ses enfants, qui braillent à l’arrière, il garde l’œil rivé sur l’adversaire, qui sans cesse le défie depuis l’autre côté.

Comme s’il fallait encore trouver une morale à cette fabuleuse histoire, l’historien virtuose nous quitte sur l’une de ces conclusions énigmatiques dont il a le secret : « Les uns rentrent, les autres partent. Un monde les sépare à jamais. »

 
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Publié par le 3 juillet 2011 dans Fiction

 

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La Philo selon Ferry

« Tout ça est totalement légal, totalement normal, ça n’a rien d’exceptionnel, encore une fois, on est des milliers dans ce cas là, ça n’a rien d’immoral, il n’y a en vérité strictement aucun problème »

(Déclaration de Luc Ferry sur France 2, le 11 juin 2011)

Décidément, Luc Ferry est un modèle de vertu. Voici que le philosophe de pacotille, après s’être fait le chantre de la délation sournoise, accusant tout le monde sans nommer personne, vient à nouveau nous donner une leçon de morale dont il a le secret.

Qu’a-t-il donc fait, pour devoir se défendre ainsi ? Ce politicard fadasse, crème autoproclamée des philosophes et guide éclairé d’un petit peuple en détresse, émarge depuis plusieurs années au budget de l’université Paris VII, en tant que professeur, pour la modique rétribution mensuelle de 4500 euros. Pourtant, à ce jour, aucun élève n’a connu la grâce divine de son brillant enseignement, et pour cause : le drôle n’a pas daigné donner le moindre début de commencement d’un cours. Dommage, celui-ci eut été magistral, se prend-on à rêver, tant il est vrai que le bonhomme marquera à tout jamais sa discipline d’une empreinte grandiose : nul doute qu’au Panthéon des philosophes, Nietzsche et Kant lui chauffent déjà une place à leurs côtés.

Une question mesquine est alors soulevée par le pékin moyen : pourquoi donc continuait-il de percevoir sa paie, puisqu’il ne faisait rien ? C’est tout simple, figurez-vous que le malin bénéficiait d’une dispense : ses lumières célestes étant vouées à de plus nobles desseins (pondre des rapports fumeux à la pelle comme on débite du steak haché, au sein d’obscures commissions, vastes confréries d’imposteurs en brochettes qui se voudraient prophètes), le premier ministre l’exemptait chaque année des heures de cours dont il était censé gratifier quelques élèves – heureux élus triés sur le volet. Comme un ado rebelle sècherait la piscine, certificat médical en poche, avec la bénédiction complice de ses parents. « On veut bien que tu manques la piscine, mais tu nous promets de faire tes devoirs, d’accord Luc ? » Même les ados écarquillent les yeux en découvrant la nouvelle : on ne les a jamais payés 4500 euros pour sécher le cours de gym ! Ferry, lui, n’a pas honte, cédant une nouvelle fois à son péché mignon : la délation. Sans vergogne, il balance les petits copains : « on est des milliers dans ce cas-là ». La philo selon Ferry, ou l’apologie d’une lâcheté sans complexe ! Quant aux bénéficiaires du RSA, ce cancer qu’on voudrait envoyer aux galères, ils sont déjà sur les rangs pour répondre aux annonces d’emplois fictifs : où faut-il envoyer son CV ?

Tout cela serait resté secret, si cette année papa n’avait pas oublié d’inscrire dans le carnet de correspondance du fiston le gentil mot d’excuse qui aurait suffi à justifier ses absences (négligence coupable ou acte manqué ?). Patatras, la dispense n’est plus valable, et le scandale éclate. Et voilà le philosophe en carton-pâte qui se pavane sur nos écrans, des trémolos dans la voix, rejetant toute accusation d’immoralité. C’est à peine s’il ne réclame pas une augmentation, pour services rendus à la nation. On rirait presque de voir le vilain nigaud, mèche au vent, jouer l’offusqué en invoquant la morale, si la blague ne coûtait pas si cher au contribuable, ce gros benêt. Non content de nous faire payer un salaire indu, Matignon, solidaire de l’entourloupe, se propose maintenant de dédommager l’Université flouée à ses frais. C’est-à-dire : sur nos maigres deniers. Chers compatriotes, sachez désormais que Luc Ferry vous coûtera 9000 euros par mois. Parce qu’il le vaut bien !

Le plus déplaisant dans cette affaire, c’est que le malotru a encore le culot de nous expliquer que c’est pour notre bien qu’il nous entube. Avec un aplomb incroyable, il se pointe à la télé, la bobine enfarinée, croyant prouver par a + b que ce qui serait parfaitement illégal pour nous est tout à fait légal pour lui.

Mais laissons-là la philosophie de caniveau du Sieur Ferry, pour savourer l’extrême lucidité des grands auteurs (les vrais, pas les bêtes de foire). Ainsi Georges Bernanos nous parle-t-il de l’injustice, dans le Journal d’un curé de campagne :

« Car enfin la justice entre les mains des puissants n’est qu’un instrument de gouvernement comme les autres. Pourquoi l’appelle-t-on justice ? Disons plutôt injustice, mais calculée, efficace, basée tout entière sur l’expérience effroyable de la résistance du faible, de sa capacité de souffrance, d’humiliation et de malheur. L’injustice maintenue à l’exact degré de tension qu’il faut pour que tournent les rouages de l’immense machine à fabriquer les riches, sans que la chaudière n’éclate. »

 
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Publié par le 14 juin 2011 dans Edito

 

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Victor Jara, ou le rêve d’une utopie démocratique 4

EL PUEBLO, UNIDO, JAMÁS SERÁ VENCIDO !
 
Lectrices et lecteurs
Voici venir l’histoire
Les joies et désespoirs
Du poète chanteur
 
Qui du bout de la terre
Armé d’une guitare
En refrains téméraires
Rendit au peuple espoir
 
Qui droit face à l’horreur
Fit de son corps rempart
Portant en étendard
Le courage et l’honneur
 

ÉPISODE 4 : DE L’ESPOIR AU MARTYR

La joie succédant à l’élection de Salvador Allende est de courte durée. L’opposition d’extrême droite n’a que faire du verdict des urnes : elle n’attend pas deux mois pour entamer sa méthodique campagne de démolition du mandat socialiste. Les hostilités sont lancées à la fin du mois d’octobre 1970 : le général René Schneider, commandant en chef des armées, est tué par un groupe d’officiers putschistes, au cours d’un enlèvement foireux qui tourne au vinaigre. Les blanches ficelles de l’attentat sont grossières, tirées en coulisse par les doigts boudinés d’Henry Kissinger.

Kissinger, secrétaire d'Etat américain

Qu’a donc fait l’audacieux galonné pour mériter si cinglant châtiment ? Schneider a publiquement fait serment d’allégeance au nouveau gouvernement. L’impayable bout-en-train a même cru bon de donner son nom à une curieuse doctrine. Celle-ci impose le respect du vote populaire ayant abouti à l’élection d’un président d’ « obédience marxiste » – sous-entendu : pourriture communiste -, tant que celui-ci agira dans le cadre légal et constitutionnel. Tout recours à la force armée pour le chasser du pouvoir est considéré comme un acte de haute trahison. Cette fantaisie n’est pas vraiment du goût de ses congénères à treillis : dans les casernes, on crie à l’excès de zèle démocratique, suprême crime de lèse-milouf.

Élevés à l’idéologie fascisante de leaders corrompus, gavés de propagande paranoïaque par l’Amérique en croisade, les militaires considèrent qu’ils n’ont plus à respecter le jeu démocratique dès lors qu’il n’est pas favorable à leur caste, ou à celle de leur maître tout puissant : l’oligarchie du grand capital. Les mauvais joueurs réactionnaires ne tolèrent les élections qu’à condition de les gagner. Sinon, ils foutent le Monopoly en l’air d’un geste rageur.

C’est ainsi que démarre un sabotage en règle qui n’aura de cesse qu’avec l’assaut final du palais présidentiel, le Palacio de la Moneda, le 11 septembre 1973. Les grands patrons paralysent l’économie, et privent les ouvriers de leur outil de travail : usines fermées, camions immobilisés, routes coupées… Les biens de consommation courante tarissent, à la faveur d’un marché noir exorbitant, orchestré par les ménagères oisives des beaux quartiers. La population, qu’on affame à dessein, est exsangue. Les milices armées font régner la terreur et multiplient les intimidations violentes, d’attentat en assassinat, sous l’œil bienveillant d’intrigants haut gradés. A chaque instant gronde la sourde menace d’une guerre civile.

Pourtant, Allende tient bon, et respecte scrupuleusement la constitution, fidèle à son idéal pacifique. Jamais il ne donnera de gages aux calomniateurs qui, à court d’arguments crédibles, voudraient l’associer à Castro ou Staline. Jamais il ne sacrifiera sa légitimité en cédant à l’autoritarisme. Jamais il ne succombera aux sirènes de Moscou : non aligné sur le bloc soviétique, il conserve son indépendance et préserve son intégrité. A son extrême gauche, on le lui reproche, et cela lui vaut bien des inimitiés : pourquoi ne pas répondre aux armes par les armes ? Pourquoi ne pas dicter sa loi par la force ? Pourquoi ne pas museler la presse d’opposition ? Il n’en fera rien, dût-il lui en coûter la vie. Car il deviendrait alors le dictateur qu’on voudrait bien faire de lui. Il n’y aura pas de grand soir sanglant. Le programme socialiste d’Allende est simple : entreprendre une réforme démocratique dans l’unique volonté de servir l’intérêt général. Une évidence statistique guide son action : sur la balance de l’intérêt général, le petit peuple pèse plus lourd que l’opulente élite. Ça n’est qu’une triviale affaire de masses. Le monde assiste alors à une expérience unique de progressisme, dans laquelle il fait mine de ne voir qu’un énième avatar de dictature prolétarienne, avec une mauvaise foi flagrante.

Les promesses sont tenues, contre vents et marées. Allende n’y va pas de main morte. Coûte que coûte, il récupère ce qui appartient au peuple. Il nationalise le secteur bancaire et l’exploitation des ressources naturelles, il exproprie les propriétaires terriens illégitimes, jusqu’à ce que chaque chilien ait un travail décent à l’usine, ou un lopin qu’il puisse cultiver librement. L’accès aux soins, à l’éducation et à la culture des classes défavorisées devient enfin une priorité. Répondant comme il se doit au blocus terroriste mis en place par l’extrême droite, les partisans du régime, qui sont aussi les forces vives du pays, s’unissent pour soutenir la mise en œuvre du programme qu’ils ont plébiscité. Victor Jara est de ceux-là, en première ligne d’un combat héroïque.

Nous sommes le 23 août 1973. C’est dans un climat délétère qu’Allende, contraint de ménager l’armée dissidente sans être dupe des complots qu’elle ourdit en secret, nomme Augusto Pinochet à la tête de son État-major. Il est loin d’imaginer que celui-ci peaufine alors les derniers détails du renversement militaire à venir, avec la bénédiction de la CIA et d’Henry Kissinger, récemment auréolé d’une distinction cocasse : le Prix Nobel de la Paix, décerné pour sa résolution du conflit vietnamien.

Pinochet

Le 11 septembre, à neuf heures, les chars d’assaut assiègent le palais présidentiel. La rumeur se répand dans la capitale endormie : le putsch inéluctable, maintes fois annoncé, prend forme. Salvador Allende, ainsi que sa garde rapprochée, refusent de se rendre. A partir de midi, et tandis que la population se barricade, le bâtiment est copieusement bombardé. Acculé, le président enregistre un discours poignant à destination de son peuple, avant de mettre un terme à ses jours : « Je paierai de ma vie la défense des principes qui sont chers à cette patrie ». Le palais, comme le pouvoir, tombe entre les mains des renégats. C’est l’avènement d’une dictature infâme, qui plongera le Chili dans les ténèbres, dix-sept années durant : le rêve d’utopie démocratique se transforme en cauchemar.

Ce jour-là, Victor Jara doit se rendre à l’Université Technique, pour chanter à l’occasion d’un vernissage. Lorsqu’il s’apprête à quitter le domicile conjugal, sa femme et lui viennent d’écouter la déclaration d’Allende, diffusée à la radio. Ils sont bien conscients du danger : les universités publiques, comme les syndicats, vont rapidement devenir les cibles privilégiées d’une répression féroce. Mais le message aux militants de l’Unité Populaire est clair : ils doivent à tout prix faire front, comme si de rien n’était. Victor n’hésite pas une seconde, et démarre le moteur de sa voiture. Il ne rentrera jamais. Joan, qui peut lire dans son regard, le sait.

Au soir du renversement, un couvre feu entre en vigueur. Personne n’est autorisé à quitter l’Université : Victor est coincé. Le lendemain matin, personnels éducatifs et étudiants sont transférés au Stade Chili, ainsi transformée en prison à ciel ouvert, de sinistre mémoire.

Chemin faisant, Victor Jara, comme tous les activistes qui redoutent d’être reconnus par leurs bourreaux, se débarrasse de sa carte d’identité. Hélas, sa renommée le précède : dès l’entrée silencieuse du cortège accablé dans l’enceinte du stade, il est identifié par un soldat. Prisonnier VIP, il est mis à l’écart : on lui réserve un traitement de faveur. Humilié nuit et jour, battu à mort et sans relâche, Victor traverse ces jours d’indicible souffrance tel un fantôme, sans pour autant se départir de son légendaire sourire lorsqu’il trouve la force de s’adresser à ses camarades. Sentant venir son heure, il parvient à griffonner un long poème sur un bout de papier. Une dernière ode à la liberté, un dernier affront aux tyrans. Un dernier message d’amour à sa femme et à ses filles. Un compagnon d’infortune, rescapé de l’horreur, sauvera les quelques vers du massacre.

Lorsqu’au quatrième jour du calvaire, un officier au comble de l’hystérie lui intime l’ordre de chanter dans l’unique but de l’avilir, Victor se redresse et entonne Venceremos (Nous vaincrons), l’hymne de l’Unité Populaire. Il défie le troufion criminel de sa voix brisée. En réponse, les coups pleuvent. Il est entraîné sans ménagement vers les souterrains du stade. C’est la dernière fois qu’on l’entendra chanter.

Son corps sans vie est retrouvé dans une fosse commune, le matin du dimanche 16 septembre. Mort et enterré comme un chien, avec les illusions de toute une génération. L’histoire conservera de lui la joie, l’humour et la poésie lumineuse de ses merveilleuses chansons.

FIN.

A lire : Victor Jara, un chant inachevé, par Joan Jara, aux éditions Aden

 
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Publié par le 9 juin 2011 dans Culture

 

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Victor Jara, ou le rêve d’une utopie démocratique 3

EL PUEBLO, UNIDO, JAMÁS SERÁ VENCIDO !
 
Lectrices et lecteurs
Voici venir l’histoire
Les joies et désespoirs
Du poète chanteur
 
Qui du bout de la terre
Armé d’une guitare
En refrains téméraires
Rendit au peuple espoir
 
Qui droit face à l’horreur
Fit de son corps rempart
Portant en étendard
Le courage et l’honneur
 

ÉPISODE 3 : PAROLES DE LIBERTÉ

Victor est avant tout un homme du peuple, pétri de noble humilité. Son projet, en tant que chanteur, est dénué de toute coquetterie. S’il chante, ce n’est pas pour son bon plaisir, encore moins pour sa jolie voix (« Yo no canto por cantar / Ni por tener buena voz »), mais parce que sa guitare est douée de sagesse et raison (« Canto porque la guitarra / Tiene sentido y razón »). C’est le cœur de cette dernière qui bat au rythme scandé par le public, déployant pour lui ses ailes de colombe (« Tiene corazón de tierra / Y alas de palomita »). Victor n’est que la branche d’où elle prend son envol, le libre instrument d’une cause universelle. En chœur avec la multitude oubliée, il chante haut et fort pour que justice enfin soit faite.

Toute pensée dogmatique lui est étrangère. S’il exalte l’âme profonde du Chili, ce n’est jamais au nom des hymnes ou des drapeaux, syndromes honnis de la gangrène nationaliste, mais afin de célébrer la vie sous ses formes les plus modestes. Il sillonne sa mince patrie de villes en campagnes, de lacs en montagnes, et s’inspire de ses rencontres, éphémères et lumineuses, pour chanter les mille visages de l’âpreté. Sublime esquisse d’une humanité désenchantée, qui lutte résolue contre la triste fatalité. Elle plie, et ne rompt pas. Ainsi Angelita Huenumán, seule dans une frêle cabane, perdue dans les champs battus par les vents, déverse-t-elle ses larmes, sa sueur et son temps, courbée sur son métier à tisser (« En sus telares, Angelita / Hay tiempo, lágrima y sudor »). Dans un hommage à Hô Chi Minh, Victor énonce son idéal humaniste comme un principe élémentaire, une évidence perdue : les sillons des rizières survivront aux canons, comme le droit pour les hommes d’aspirer à la paix (« Ningun cañon borrará / El surco de tu arrozal / El derecho de vivir en paz »).

Dieu, pour qui les colons pillèrent son pays, lui inspire méfiance, ainsi qu’une mordante ironie. Il dépeint une idole chimérique, plus encline à se gaver au buffet des puissants qu’à secourir ses ouailles en détresse (« ¿Qué dios vela por los pobres ? / Tal vez sí, y tal vez no / Pero es seguro que almuerza / A la mesa del patrón »). C’est d’ailleurs en se moquant de la religion qu’il est pour la première fois victime de la censure, en 1966. Il s’agit pourtant de La Beata, une comptine folklorique à la popularité séculaire qu’il s’est contenté de remettre au goût du jour. Il y commente hilare le trouble métaphysique d’une bigote brûlant d’amour coupable pour son saint confesseur. Blasphème aussi joyeux qu’inoffensif.

En politique, c’est un opposant farouche qui fait passer les protest songs made in USA (Bob Dylan et Joan Baez, pour ne citer qu’eux) pour de mièvres berceuses. Il condamne sans relâche les nombreuses exactions d’un gouvernement inique. Début 1969, à Puerto Montt, ville côtière des glaces du sud, une poignée de familles sans logement, cherchant en vain un endroit pour vivre, dresse un camp de fortune sur le terrain d’un riche propriétaire. La police, toujours acquise à la cause du plus fort, ne s’embarrasse d‘aucune précaution pour déloger les dangereux squatteurs : elle fait feu sur la cohue brinquebalante des paysans sans défense, en pleine débâcle. Huit personnes, dont un nourrisson, sont tuées, des dizaines sont blessées. L’émoi face à l’injustice est à son comble, le peuple dans la rue. Les manifestations résonnent des paroles qui incarnent la révolte populaire en marche, Preguntas por Puerto Montt. Victor accuse le ministre de l’intérieur, et accable sa conscience, à jamais enfouie dans un cercueil (« Su conciencia / La enterró en un ataúd »). Les déluges australs ne suffiront pas à nettoyer le sang dont il s’est couvert les mains (« Y no limpiarán sus manos / Todas la lluvias del sur »). Victor demande des comptes au nom de ceux qui, fusillés pour avoir réclamé un toit, moururent sans savoir pourquoi (« Murió sin saber por qué / Le acribillaban el pecho / Luchando por el derecho / De un suelo para vivir »).

En 1971, alors qu’Allende est enfin au pouvoir, il pastiche avec un humour féroce l’esprit grégaire de ses opposants, parasites solidement campés sur d’illégitimes privilèges. Il peint les nantis sous les traits de playmobils benêts qui tournent en rond dans leur cage dorée, jolies maisons des beaux quartiers, coquet grillage et jardinet (« Las casitas del Barrio Alto / Con rejas y antejardín »), qui vont gloussant main dans la main parmi les étals clinquants des grands magasins (« Se sonrien y se visitan / Van juntitos al supermarket »). Et tandis qu’ils jouent au bridge, trinquant cocktail au poing, s’agitent autour d’eux leurs marmots blondinets (« Juegan bridge, toman martini-dry / Y los niños son rubiecitos »). Victor raille une société aseptisée par l’argent, coupée du monde, qui complote en secret sa riposte. Car les forces réactionnaires du pays, non contentes de buller dans leur bocal, s’emploient à semer la terreur : de violents attentats jalonnent le courageux mandat de Salvador Allende, jusqu’à son terme prématuré (« Juegan con bombas y con políticos / Asesinan a generales »).

Et si Victor chante à la gloire d’Ernesto Che Guevara, jamais il n’en appelle aux armes ni à la violence. Son rêve d’utopie démocratique est pacifique, l’affirmation de la supériorité des hommes libres.

La poésie de Victor Jara irradie d’étincelante simplicité. Hommage sans frontière à l’homme du peuple, elle lui rend dignité, et foi dans son courage. L’impitoyable nature, mère nourricière, y est autant vénérée pour ses merveilles que redoutée pour ses colères. A chaque instant, il célèbre l’amour et la paix.

(SUITE ET FIN AU PROCHAIN ÉPISODE …)

 
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Publié par le 19 mai 2011 dans Culture

 

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Victor Jara, ou le rêve d’une utopie démocratique 2

EL PUEBLO, UNIDO, JAMÁS SERÁ VENCIDO !
 
Lectrices et lecteurs
Voici venir l’histoire
Les joies et désespoirs
Du poète chanteur
 
Qui du bout de la terre
Armé d’une guitare
En refrains téméraires
Rendit au peuple espoir
 
Qui droit face à l’horreur
Fit de son corps rempart
Portant en étendard
Le courage et l’honneur
 

ÉPISODE 2 : VENT DE RÉVOLUTION

En 1964, Salvador Allende, sénateur socialiste à la tête d’un front populaire, perd l’élection présidentielle face au candidat chrétien–démocrate, bon chrétien mais piètre démocrate.

Le Chili est alors coupé en deux : ceux qui possèdent, agrippés au pouvoir, et ceux qui triment, esclaves de l’histoire. L’héritage colonial, au stade ultime de sa douloureuse mutation, asphyxie les classes défavorisées. La classe moyenne, elle, n’existe pas. Comme dans la plupart des vraies dictatures ou fausses démocraties sévissant en Amérique Latine, l’économie, confisquée par la folle boulimie des rentiers, est féodale. La loi, entre les mains ensanglantées d’une armée corrompue, est brutale. La foi,  puissant somnifère prescrit par l’église, est vaine. L’avide trinité – seigneurs, soldats et curés – couvre le pays d’une chape de béton. Une explosive marmite, sur laquelle la CIA s’assoit de tout son poids. L’ogre américain défend bec et ongles ses intérêts, en bon voyou rapace qu’il est : déferlement massif de produits yankees, aliénation sauvage des traditions et pillage en règle des ressources naturelles.

C’est dans un coin de ce désolant panorama qu’émerge la Nouvelle Chanson Chilienne, dont Victor, étoile filante au destin tragique, est la suprême incarnation.

Dès 1950, le poète Pablo Neruda avait donné naissance, avec le recueil Canto General, à un courant militant pour la reconquête de droits injustement confisqués : la sauvegarde des identités culturelles, la propriété de l’outil de production et la libre exploitation des matières premières.

Le mouvement contestataire prend un essor foisonnant dans les années soixante, mêlant dans ses joyeux rangs intellectuels, artistes, ouvriers et paysans. Aux provocations incessantes, parfois meurtrières, des milices d’extrême droite, il répond en manifestations solidaires et pacifiques. Il fait de Salvador Allende son chef, du folklore son emblème, et de la Nouvelle Chanson Chilienne sa voix tonitruante, portée par une génération talentueuse et engagée. Violeta Parra, la pionnière, Victor Jara, le leader naturel, et leurs jeunes émules, Inti-Illimani et Quilapayun en tête, réinventent la tradition musicale d’un pays qui chante à tue-tête. A Santiago, les bars clandestins prolifèrent de toutes parts et sont le théâtre de bœufs en folie, entre deux réunions politiques où l’on rêve d’utopie. Les groupes sillonnent le Chili, infini serpent de terre, en tournées triomphales. Des Andes au Pacifique, d’icebergs en déserts, souffle un vent de révolution.

En 1966, Victor Jara presse sa première galette, Canto a lo humano, composition de poésie intimiste et d’arpèges vibrants. Sa voix poignante dresse un portrait lyrique et désenchanté de la majorité oubliée. Les mots sont aussi simples que la vie est dure.

En 1969, le premier festival de la Nouvelle Chanson Chilienne est organisé à Santiago. Sous l’ovation, Victor Jara entonne la Plegaria a un labrador, écrite et composée spécialement pour l’occasion. Le Stade Chili, plein à craquer, devient quelques instants la libre tribune de ses rêves, comme il sera un jour le théâtre sordide de son martyr.

Fin 1970, dans la lancée de cet irrésistible élan, au grand dam des maîtres du jeu libéral, Salvador Allende est élu Président. Victor sera l’un des ambassadeurs culturels de son gouvernement. On se prend à croire que tous les rêves sont permis. Hélas, les ricains, contrariés, veillent au grain.

(A SUIVRE …)

 
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Publié par le 5 mai 2011 dans Culture

 

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